Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un révolver chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses...
Une petite réplique de Le bon, la brute et le truand (1) pour ouvrir cette nouvelle critique croisée cinéphile, ça ne peut pas faire de mal. Et puis la loi du plus fort et du mieux armé est loin d'être spécifique aux westerns léoniens, et peut être étendue à tout le cinéma et, plus généralement, à un caractère important de la civilisation humaine. Celui qui a le flingue est le meilleur car celui qui a le flingue a le pouvoir de tuer. C'est peut-être immoral, mais c'est la base de notre société : parlez-en à notre bon vieux Yuri (2)...
Le cinéma regorge d'exemples sur ce pouvoir que confère l'arme. Le gentil héros des films américains utilise son arme avec précision et justice, tandis que le gros méchant cruel du même film l'utilise pour prendre en otage ou pour menacer. D'ailleurs, quand il tient en joue le gentil, le méchant doit toujours dévoiler tous ses plans diaboliques : parce qu'il se sent, se sait, en position de force. Et cette position de force, elle vient du pouvoir d'appuyer sur la gachette.
Passons au vrai Cinéma maintenant... L'arme blanche a une noblesse certaine dans le cinéma asiatique : Tigre et Dragon (3) et autre Secret des poignards volants (4) le montrent avec une esthétique rare. Tarentino a d'ailleurs réussi le pari osé d'adapter les règles majestueuses du combat au sabre et le code de l'honneur qui va avec à une mise en scène très occidentale (5).
L'arme a feu maintenant : moins noble, moins respectueuse. Moins honorable. Le flingue est une arme brute sans honneur. Le flingue est la puissance à l'état pur. Il manifeste une volonté de puissance dans un monde où les règles ne sont plus respectées : arrive alors la folie d'un Robert de Niro déboussolé et son obsession pour les armes à feu (6), arrive encore la Chute libre d'un Michael Douglas passant de la batte de base-ball au lance-roquettes en moins de deux heures (7).
Les règles ne sont plus respectées, ou bien les règles ne sont pas justes, et l'arme devient alors le moyen qu'utilisent les faibles pour se défendre. Ainsi le jeune de banlieue se sent-il moins vulnérable devant les flics quand il a le moyen de riposter à leur menace du flingue (8).
Il y a aussi l'arme comme instrument de travail. Tournons-nous à nouveau vers Yuri (2): il en a fait son fonds de commerce, comprenant l'importance de cette civilisation de l'arme. Les petits assassins privés en ont aussi faits leur outil de travail : Serrault apprend à Kassovitz son utilisation (9), et Poelvoorde se fait offrir un porte-flingue pour son anniversaire, pour le boulot (10). Quant à l'armée, ce n'est plus une culture de l'arme, c'est un amour de l'arme : la première partie de Full Metal Jacket l'illustre très bien (cf photo) (11).
L'arme comme paradoxe finalement : symbole de faiblesse conferrant la puissance. L'arme est une drogue, rendant son propriétaire ivre de puissance. Et complètement fou. Kubrick (encore lui !) a donné sur cette idée l'une des plus belles images du cinéma : un américain chevauchant un missile comme dans un rodéo... (12)
En somme, l'arme rend peut-être l'homme dingue parce qu'elle représente le pont entre vie et mort, et parce que cette tension entre vie et mort est peut-être ce qui fait le plus peur à l'homme...
Références :
(1) Le Bon, la Brute et le Truand - Sergio Leone 1966
(2) Lord of war - Andrew Nicoll 2005
(3) Tigre et dragon - Ang Lee 2000
(4) Le secret des poignards volants - Zhang Yimou 2003
(5) Kill Bill - Quentin Tarentino 2003
(6) Taxi Driver - Martin Scorsese 1976
(7) Chute libre - Joel Schumacher 1993
(8) La haine - Mathieu Kassovitz 1995
(9) Assassin(s) - Mathieu Kassovitz 1996
(10) C'est arrivé près de chez vous - Remy Belvaux 1992
(11) Full Metal Jacket - Stanley Kubrick 1987
(12) Docteur Folamour - Stanley Kubrick 1963
